Sur la route mi-mai 2007 Depuis quelques jours nous apercevons des tentes rectangulaires posées ca et la a proximite de grands champs. En pleine chaleur femmes, hommes et jeunes courbent le dos et bechent la terre. D'immenses lignes vertes comme tout horizon. Nous sommes intrigues par ces travailleurs et leurs tentes d'autant plus que leur reaction a notre passage differe totalement des autres personnes croisees le long de la route. Bref regard, salut timide de la main de quelque uns, les femmes pour la plupart ne nous apercoivent pas et gardent le dos courbe sur leur labeur, les enfants restent bouche-bé et ne nous crient pas de grands ''hello !, hello!'' a la difference des autres gamins de leur age. Furtivement je jette des coups d'oeils vers les tentes. Une femme s'occupe du feu sur le poele a proximite, une autre fait la lessive, des habits pendent sur les armatures, les plus jeunes enfants jouent aux alentours, d'autres ramenent l'eau qu'ils sont alles chercher a la source la plus proche. En ce moment je lis Les Raisins de la Colere et, bien que d'une autre epoque, quelques descripitions reviennent a mon esprit a la vue de ces camps de travailleurs. Un jour, nous nous faisons mutuellement la reflexion que nous aimerions bien comprendre un peu mieux la vie de ces personnes, completement deroutante pour nous. Nous savons que notre esprit gambadent et reinventent surement d'autres realites que celles de ces gens. Notre ignorance nous fait supposer qu'il s'agit peut-etre de camps de Roms. Je m'imagine qu'ils ne sont pas payes et j’envisage leur quotidien de maniere tronquee et compatissante. Un apres-midi nous faisons notre pause pique-nique sous le seul petit coin d’ombre a des kilometres a la ronde. Nous ne voulons pas nous poser et narguer les personnes qui bossent mais nous ne touvons pas autre chose. A notre premier passage, un des jeunes garcons nous propose de prendre un the. Il est entrain de bosser et nous reportons son invitation a plus tard. Pendant notre pause, trois enfants de 2 a 8 ans nous observent de loin, a la fois appeures et intrigues. Ils patientent ici jusqu’a la fin de la journee de travail de leur famille (19h). A notre deuxieme passage, le jeune homme n’oublie pas sa promesse et nous reitere sa proposition. Cela nous etonne qu’il puisse nous proser un the pendant qu’il bosse et ceci devant son patron. Nous traversons le champ sur la pointe des pieds pour ne pas ecraser les plants de betraves et nous asseyons avec les hommes dans les rangees. Les femmes continuent a becher. Une famille entiere : 3 jeunes hommes, 2 jeunes filles, une femme plus agee et deux patrons qui les observent. Yucel, affirme en souriant qu’il est Kurde et non pas Turc. Apres quelques minutes de causette, il insiste pour nous inviter sous sa tente. Il tient absolument a ce que l’on passe la soiree avec sa famille. Nous sommes surpris et aussi quelque peu deroutes par la proposition. Sans nous consulter, Florent et moi, nous savons que nous sommes tentes de rester. Bien sur, il y a toujours les vraies/fausses excuses : nous avons parcouru seulement 20 kms aujourd’hui, il va pleuvoir et nous voulons avancer, nous ne voulons pas accepter par peur de... deranger et, de mon cote, par peur de recevoir beaucoup de la part de personne qui paraissent ne rien avoir. En meme temps, on sent que cela leur ferait tres plaisir et un refus risquerait de les vexer. Je crois qu’ils sont contents de pouvoir, comme tous les turcs, faire de nous des Misafirs (invites). Nous acceptons. Nous attendons la fin de la journee avec les enfants et rencontrons Eyup, un des chef des trois familles qui vivent dans le meme campement. Il est impressionnant avec son chech (turban noir et blanc), on dirait un sage et il n’arrete pas de sourire malgres nos difficultes a communiquer. Il nous apprend qu’une partie de la famille est “au pays”. C’est a dire dans le sud-est de la Turquie (vers Gaziantep-Urfa). Certains membres de la famille ont la chance d’aller a l’ecole et d’autres vivent sous la tente pour travailler. Dans la soiree nous apprendrons que la famille se deplace en Turquie selon les saisons : oranges et clementines a Antalya en hiver, tomates au sud, beteraves a Yozgat au printemps, noisettes le long de la Mer Noire en ete, coton vers Denizli et... ca repart pour un tour l’annee suivante. Parfois ils travaillent “a la tache” ou “au kilometre de terre labouree”. Parfois ils gagnent 20 YTL (11 euros) par jour. Precisons le terme journee : 11h de travail. La semaine ne compte pas de jour de repos. Perihan, une des meres, espere travailler encore deux ans et rentrer au pays voir grandir ses autres filles. Cela fait deja quatre ans qu’ils sont sur les routes. Ici, la tente est montee depuis deux mois et pour encore deux autres mois. Le patron fourni le bois pour le poele et, relatif confort, les tentes sont a proximite d’une source. En fin d’apres midi nous decouvrons donc un environnement totalement inconnu. Nous poussons nos velos dans le petit chemin de terre qui mene jusqu’au campement. Moment assez risible. Nous montons notre tente et montrons nos duvets et autre equipement. Les femmes rient et les hommes sont perplexes et doutent de la qualite de notre materiel. Ils pensent que nous allons avoir froid. Ils s’etonnent que nous prenions des douches froides alors qu’ils se font chauffer l’eau. Notre vie ponctuellement itinerante ne ressemble en rien a leur vie. Pourtant, ils nous font remarquer, amuses, que notre mode de vie est un peu commun au leur. Il y a trois grandes tentes pour les trois familles. Des toilettes amenagees sous un petit abri. Une tente qui sert uniquement a la cuisine, une tente pour se laver avec sceaux et bassines. Nous nous dechaussons avant de rentrer dans la tente principale : des tapis partout, un poele, des matelas empiles dans un coin puis installes le soir venu, un petit coffre ferme a clef avec des photos et des petits secrets, quelques cartons d’affaires, une grande pile de pain sous forme de crepes (yufka) prepare a l’avance, une grosse lampe a gaz. Nous partageons le repas avec une des familles puis buvons the sur the avec les autres familles venues discuter sous la meme tente. Florent et Yucel abordent un peu la situation des Kurdes en Turquie. Les Kurdes sont environs 15 millions en Turquie et certains aimeraient la creation d’un Etat independant. Nous sommes une quinzaine de personnes reunies et eclairees par la lampe a gaz. La soiree ne s’eternise pas. Chacun part dormir pour recuperer un peu avant la prochaine journee identique a celle qui vient de s’ecouler.
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